Comment l’intelligence artificielle perturbe les prévisions de croissance de l’économie mondiale

Retour sur les prévisions de croissance pour 2026 avancées par le Forum économique mondial (WEF), qui s’est tenu à Davos du 19 au 23 janvier. L’IA a contraint les économistes en chef à revoir leurs chiffres, sans vraiment savoir sur quel pied danser : entre optimisme et inquiétude.

« Avec 53 % des chefs de l’économie s’attendant à un affaiblissement de la conjoncture économique mondiale, 28 % ne prévoyant aucun changement et 19 % tablant sur une économie plus vigoureuse, les perspectives pour l’économie mondiale sont négatives pour l’année [2026], même si le sentiment s’est amélioré par rapport aux prévisions de l’an dernier. […] A moyen terme, l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) reste une source clé d’opportunités et de risques pour l’économie mondiale. », a résumé le Forum économique mondial (WEF), dans son rapport sur les perspectives des économistes en chef. Ils sont 75 cette année à avoir livré leur analyse.

Les conséquences incertaines de l’IA
Bien que 53 % des économistes en chef s’attendent encore, en janvier 2026, à ce que les perspectives mondiales s’affaiblissent au cours de cette nouvelle année, il s’agit d’une amélioration par rapport aux 72 % d’entre eux qui s’attendaient, en septembre 2025, à ce résultat. Ce regain d’optimisme, même s’il n’est pas consensuel, trouve sa source dans la déferlante de l’intelligence artificielle. « L’adoption rapide de l’IA se distingue à la fois comme une source d’optimisme et un catalyseur de perturbation. Bien que le potentiel d’améliorations importantes de la productivité soit largement reconnu, le rythme et la répartition de ces avantages devraient varier considérablement selon les régions, les industries et la taille des entreprises », nuancent ces économistes en chef dans leur Chief Economists’ Outlook (1), dont le Français Pierre Olivier Gourinchas (photo), chef économiste du Fonds monétaire international (FMI). Quant à l’impact de l’IA sur l’emploi, il reste incertain à leurs yeux, exprimant des opinions divergentes à long terme mais s’accordant sur « une perturbation modeste prévue à court terme ».
Alors que les Etats-Unis connaissent une augmentation des investissements dans l’infrastructure de l’IA et des centres de données, cela alimente « les espoirs d’une relance de la productivité », même si « des questions persistent sur la portée et la durabilité de ces gains ». La quasi-totalité (97 %) des chefs économistes interrogés s’attendent à ce que (suite) l’impact direct des investissements en IA sur la croissance des Etats-Unis soit significatif (89 %) ou très significatif (8 %). Et ce, dans un contexte de risques à la baisse importants sous forme de « prix des actifs gonflés », de « niveaux accrus de dette publique » et d’« incertitude géopolitique élevée » – certains économistes en chef interrogés par le WEF ayant fréquemment cité le « risque d’éclatement de la bulle des actifs ». L’éclatement potentielle de la bulle IA est, depuis plusieurs mois, dans toutes les têtes (2). Mais les économistes en chef de Davos tentent d’apaiser les inquiétudes : « Les marchés mondiaux au cours de l’année écoulée ont été motivés par un boom concentré sur des actions [participations au capital, ndlr] de sociétés américaines, parmi les leaders de l’IA. Bien qu’elles soient encore inférieures aux niveaux atteints au sommet de la bulle Internet [dot.com, dans le texte, ndlr], les évaluations des sept plus grandes entreprises technologiques américaines – les magnificent seven (M7) – ont maintenant atteint les 10 % les plus élevés de leurs distributions historiques ». Ces « M7» font référence aux sept Big Tech américaines qui dominent la capitalisation du S&P 500, à savoir : Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Nvidia et Tesla. Les gains en actions ont été largement concentrés dans ces entreprises technologiques : « La part des M7 dans la capitalisation boursière totale de l’indice a augmenté pour atteindre près de 35 %, contre environ 20 % en novembre 2022 », font remarquer les économistes interrogés par le Forum économique mondial.
Pour autant, d’autres actifs ont également connu des développements remarquables : alors que le bitcoin et d’autres cryptomonnaies ont chuté, l’or a bondi de 60 % en 2025 en raison d’une forte incertitude favorisant une demande de valeurs refuges, y compris de la part des banques centrales – sa meilleure performance annuelle depuis 1979. Pendant ce temps, le dollar américain a repris du poil de la bête (voir tableau page suivante).

La bulle IA loin de l’ex-bulle Internet
Pour cette année 2026, une majorité d’économistes en chef (52 %) s’attend à ce que les actions liées à l’IA aux Etats-Unis diminuent, tandis qu’une minorité (9 %) anticipe une baisse significative. Cependant, ils sont tout de même nombreux (40 %) à s’attendre à d’autres gains générés par l’IA, bien qu’une majorité (58 %) s’attend également à ce que les valeurs liées aux actions IA plafonnent ou diminuent. Toutes ces réponses démontrent l’incertitude de la situation actuelle. « En même temps, temporisent quand même nos économistes en chef du Davos 2026, il existe des arguments crédibles contre le fait de considérer le boom de l’IA comme une bulle, ce qui tempère l’argument en faveur d’une correction vers le bas [pour ne pas dire d’éclatement de la bulle IA, ndlr]. Contrairement à l’ère dot.com, les principales entreprises d’IA d’aujourd’hui sont déjà très rentables, avec une forte croissance des bénéfices soutenant la hausse des prix des actions et un investissement réel important dans les centres de données et l’infrastructure ».

Vers un possible krach boursier mondial
Les multiples cours/bénéfices – Price-Earnings Ratio (PER) – pour les principaux acteurs de l’IA se situent à des niveaux qui supposent plusieurs années de croissance ininterrompue, mais ils restent en dessous de certains sommets atteints pendant la bulle Internet. Le Forum économique mondial relève d’ailleurs que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), d’une part (3), et le FMI, d’autre part (4), soulignent tous deux que les dépenses d’investissement liées à l’IA ont apporté un soutien significatif à la croissance américaine en 2025, y compris après neutralisation des effets d’anticipation des investissements induits par les droits de douane – l’arme favorite de Trump.
Mais la situation économique outre-Atlantique pourrait se retourner : près des trois quarts des économistes en chef (74 %) s’attendent à ce qu’une baisse importante de la valeur des actifs d’IA aux Etats-Unis ait un impact généralisé sur l’économie mondiale, tandis qu’un quart l’envisage plus contenue. « Certaines estimations suggèrent qu’un krach boursier aux Etats-Unis pourrait engendrer des pertes potentielles pouvant aller jusqu’à 35 trillions de dollars [35.000 milliards de dollars, ndlr] », prévient le Chief Economists’ Outlook du WEF. Ce chiffre monstrueux a été avancé par l’ancien économiste en chef du FMI (de 2019 à 2022, promue première directrice générale adjointe du FMI), l’Indo-américaine Gita Gopinath (photo ci-dessus), dans The Economist (5).
En ce qui concerne l’or, les cryptomonnaies ou les actions en Chine ou en Europe, la majorité des économistes prévoit que l’impact d’une baisse significative sera contenu. Quant aux dépenses énergétiques, elles seront en hausse dans les économies avancées (selon 74 % des économistes) mais aussi dans les marchés émergents (43 %). « Les capacités d’IA croissantes relient les deux domaines à mesure que la demande croissante en énergie des centres de données se déplace vers le projecteur de la révolution IA en cours », constatent-ils aussi (6). Rien qu’aux Etats-Unis, les augmentations annuelles des dépenses pour les seuls centres de données devraient se situer entre 100 et 225 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années (7). Dans le même temps, la Chine adopte de grands modèles de langage (LLM) open source et moins énergivores, tout en promouvant l’essor rapide de fabricants nationaux de puces IA : 83 % des économistes sondés par le WEF s’attendent à ce que l’impact direct des investissements liés à l’IA sur la croissance de l’Empire du Milieu soit significatif (77 %) ou très important (6 %).
Quant à l’Europe, elle suscite des doutes sur sa capacité à rivaliser dans les technologies qui stimuleront la croissance future, en particulier l’IA. Seulement 42 % des économistes en chef interrogés s’attendent à un impact direct significatif des investissements liés à l’IA sur la croissance de l’Europe, une part nettement inférieure à celle des Etats-Unis et de la Chine. « L’Europe a du mal à suivre la course mondiale à l’IA. [Elle] devrait commencer à récolter les bénéfices de productivité de l’adoption et du déploiement de l’IA d’ici environ trois ans. Bien que plus de la moitié (56 %) s’attendent à un retard de trois à quatre ans, près de quatre personnes sur dix (38 %) sont plus optimistes quant à la rapidité potentielle de l’adoption », indique le Chief Economists’ Outlook. Concernant l’impact de l’IA sur l’emploi dans le monde, près de trois économistes sur quatre (72 %) s’attendent à des pertes d’emplois modestes (66 %) voire importantes (6 %) au cours des deux prochaines années. Autrement dit, l’intelligence artificielle va perturber à court et moyen terme l’économie mondiale – pour ne pas dire le capitalisme. @

Charles de Laubier

Le 3e Sommet sur l’IA se tient en février à Paris sous l’égide du président de la République, Emmanuel Macron

L’intelligence artificielle préoccupe de plus en plus les Etats du monde entier, alors que Trump a lancé Stargate et la Chine DeepSeek. Après le 55e Forum mondial de l’économie en janvier à Davos, où il a été question d’IA, le 3e Sommet de l’IA – organisé par l’Elysée les 10 et 11 février à Paris – cherche la réplique.

N’appelez pas cette troisième édition « AI Safety Summit » (Sommet sur la sécurité de l’IA) comme ce fut le cas pour la première édition qui s’était tenue au Royaume-Uni en 2023 (1), ni même « AI Paris Summit » sur le modèle de la seconde édition qui avait eu lieu en Corée du Sud en 2024, à Séoul, sous le nom de « AI Seoul Summit » (2).
La France organise cette année ce troisième rendez-vous international sous un nom encore différent : cette fois, il s’agit du « Sommet pour l’action sur l’IA », les 10 et 11 février 2025 au Grand Palais à Paris (3). « Ce nom a été choisi car nous voyons l’IA comme une technologie, avec des opportunités et des risques – l’action c’est pour agir pour les opportunités et contre les risques, et engager des actions concrètes sur ces sujets », indique à Edition Multimédi@ la présidence de la République, Emmanuel Macron (photo) étant à l’initiative de cet événement. La nouvelle appellation est aussi moins anxiogène que celle retenue en 2023 par son ancien homologue britannique Rishi Sunak, à qui revient la paternité de ce sommet international dédié à l’intelligence artificielle lorsqu’il était Premier ministre de Sa Majesté. Si pour les deux premières éditions, la Grande-Bretagne a été respectivement organisatrice et coorganisatrice, cette troisième édition est pilotée par l’Elysée, avec l’Inde qui copréside.

Davos, Stargate, DeepSeek : l’IA dans tous ses « Etats »
Mais ce Sommet pour l’action sur l’IA a été devancé par trois événements de portée internationale touchant à l’intelligence artificielle : le premier en Suisse avec le Forum de Davos, le second aux Etats-Unis avec le projet Stargate et le troisième avec l’offensive de l’IA générative chinoise DeepSeek. Le traditionnel Forum économique mondial ou World Economic Forum (WEF) – qui se tient depuis 54 ans dans la station de ski huppée de Davos en Suisse – lui a donné une place de choix lors de sa 55e édition qui s’est déroulée du 20 au 24 janvier dernier sous le thème cette année « Collaboration pour l’ère de l’intelligence ». (suite)

Autant dire que le cru 2025 du « Davos » était placé sous le signe de l’IA, comme l’ont démontré les nombreuses sessions, débats et rapports traitant de cet enjeu mondial on ne peut plus hype. « Grâce aux progrès rapides de l’IA, de l’informatique quantique et de la blockchain, l’ère intelligente transforme tout, partout, en même temps. Parallèlement à l’évolution rapide de l’IA, le monde est témoin des progrès en biotechnologie, en informatique de pointe, en robotique et au-delà. L’interdépendance de ces technologies présente d’immenses opportunités et des défis complexes. », a souligné le Forum économique mondial.

« Etats-Unis, capitale mondiale de l’IA » (Trump)
Les usines deviennent intelligentes ; les chaînes d’approvisionnement deviennent intelligentes ; le transport et la logistique deviennent intelligents ; le secteur de la santé devient intelligent. La mondialisation de l’économie voit également le commerce international s’approprier l’IA, comme le développe le rapport intitulé « TradeTech » (4) publié par le Forum de Davos. Aucun domaine n’échappe à la déferlante IA, pas même les Etats et les gouvernements qui deviennent eux aussi intelligent. « D’ici 2034, la GovTech – la technologie gouvernementale – devrait libérer 9.800 milliards de dollars en valeur publique à l’échelle mondiale, transformant ainsi la façon dont les gouvernements fonctionnent et se connectent aux gens », rapporte Kelly Ommundsen (photo ci-contre), cheffe de l’inclusion numérique et membre du comité exécutif du World Economic Forum, en faisant référence au rapport publié lui aussi par le Forum de Davos et réalisé en collaboration avec le Centre mondial de technologie gouvernementale à Berlin et Capgemini (5).
Matt Garman, directeur général d’Amazon Web Services (AWS) était parmi les 3.000 dirigeants venus de plus de 130 pays, dont 300 gouvernementaux (60 chefs d’Etat compris), présents dans cette petite station de ski huppée helvétique : « La technologie évolue à un rythme incroyable, s’est-il étonné. Je ne sais pas si nous l’avons vue progresser aussi rapidement qu’elle l’a fait. Et je pense que l’un des défis de cela est qu’il est difficile pour tout le monde de suivre ». Le Forum de Davos a montré que de nombreuses organisations ont expérimenté l’IA à travers des projets pilotes et de preuves de concept (6). Mais la mise à l’échelle de ces efforts pour obtenir un impact durable et transformateur demeure un défi important. Les dépenses mondiales liées à l’IA dans les industries devraient atteindre environ 630 milliards de dollars d’ici 2028, dont 200 milliards de dollars pour les IA génératives (GenAI), à raison d’une croissance annuelle de 29 %, tandis que le chiffre d’affaires réalisé grâce à l’IA sera proche de 1.000 milliards de dollars cette année-là. C’est ce qui ressort du rapport « L’IA en action : au-delà de l’expérimentation pour transformer l’industrie » (7), réalisé en collaboration avec Accenture pour le WEF et l’AI Governance Alliance, organisation à but non lucratif basée à Genève. Selon une enquête de ce rapport, 65% des entreprises et administrations déclarent aujourd’hui utiliser une « GenAI » dans au moins une fonction. Mais c’est surtout l’avènement des intelligences artificielles générales (AGI), ayant la polyvalence de raisonner, d’apprendre et d’innover dans n’importe quelle tâche, qui a soulevé de sérieuses interrogations à Davos : « L’AGI sera-t-elle une force pour le progrès ou une menace pour le tissu même de l’humanité ? » (8).
Lors de son intervention en visioconférence le 23 janvier au Forum économique mondial, à peine trois jours après son investiture en tant que 47e président américain, Donald Trump a déclaré au monde entier qu’il comptait faire des Etats-Unis « la capitale mondiale de l’intelligence artificielle », en précisant à son auditoire hypnotisé : « Il y a deux jours [le 21 janvier, ndlr], Oracle, SoftBank et OpenAI ont annoncé un investissement de 500 milliards de dollars dans l’infrastructure de l’IA » (9). Le nouveau locataire de la Maison-Blanche faisait ainsi référence à son projet Stargate, comprenez « porte des étoiles ». Bien que Donald Trump n’ait pas mentionné Nvidia, le géant américain des puces pour l’IA, celui-ci fait bien partie de ce plan d’investissement en infrastructures et centres de calcul sur le sol américain « pour porter la prochaine génération d’IA ». « Dans le cadre de Stargate, Oracle, Nvidia et OpenAI collaboreront étroitement […]. Cette initiative s’appuie également sur le partenariat OpenAI existant avec Microsoft », est-il indiqué (10). Les Emirats arabes unis, via leur fonds d’investissement MGX, sont aussi appelés à prêter main forte à Stargate. Coupant l’herbe sous le pied d’Emmanuel Macron avant son Sommet de l’IA, le projet Stargate lancé par l’administration « Trump II » (11) veut contrer la Chine, dont la V3 de l’IA générative low cost DeepSeek (12) est venue bousculer la coûteuse suprématie étatsunienne et son icône Nvidia qui a lourdement trébuché en Bourse.
Washington compte aussi garder une longueur d’avance sur Bruxelles. L’Europe n’a plus qu’à adopter un plan d’industrialisation de puces IA si elle ne veut pas être disqualifiée. Avec son Sommet de l’IA, la France espère être à la hauteur des enjeux avec ses « 750 start-up dans l’IA » (13), dont sa licorne Mistral AI destinée à être « un des géants européens de l’IA ».

A Paris, une fondation de l’IA à 2,5 Mds €
Anne Bouverot, envoyée spéciale du président de la République pour l’IA, a indiqué – dans La Tribune Dimanche du 26 janvier – que sera créée « une fondation consacrée à l’IA », possiblement basée à Paris et financée à hauteur de « 2,5 milliards d’euros sur cinq ans, dont 500 millions dès cette année ». Ce sommet diplomatique impulsé par Emmanuel Macron procèdera aussi à la signature par les pays participants d’« une déclaration commune sur la nécessité d’une gouvernance mondiale » de l’IA. @

Charles de Laubier