Dans la torpeur de l’été, durant la nuit du 17 au 18 août, un homme est mort au bout 298 heures de direct sur Internet – après avoir subi coups et insultes. Sa chaîne « Jeanpormanove », monétisée, était la plus vue sur Kick. Cette plateforme australienne doit maintenant répondre devant la justice.
L’affaire « Pormanove », du nom du streamer vidéaste français Jean Pormanove mort en direct sur sa chaîne vidéo diffusée sur la plateforme Kick, n’a pas pu vous échapper. Elle défraie la chronique depuis cette nuit du 17 au 18 août, durant laquelle Raphaël Graven (son vrai nom) a perdu la vie, à 46 ans, après 298 heures de diffusion non-stop et après avoir subi – de façon soi-disant consentie – des humiliations, des violences, des insultes et des sévices en tout genre. Sa chaîne « Jeanpormanove » sur Kick était suivie par près de 200.000 abonnés, dont certains payants ou donateurs.
Deux parquets français poursuivent Kick
Depuis ce drame humain, la plateforme australienne Kick est, en France, dans le collimateur du gouvernement, du régulateur Arcom et de la justice. Deux parquets ont ouvert leur enquête : le parquet de Nice dès le 19 août pour « recherche des causes de la mort » et le parquet de Paris le 25 août pour « fourniture en bande organisée de plateforme en ligne illicite ». La procureure de la République Laure Beccuau (photo de gauche) a précisé que « les deux parquets sont en lien étroit afin de se communiquer réciproquement les éléments susceptibles d’éclairer l’une et l’autre procédure ».
L’entreprise Kick risque gros si elle est reconnue coupable d’avoir diffusé des contenus illicites. En cas d’infraction, le code pénal français – modifié par la loi du 13 juin 2025, réprimant pénalement la violation d’obligations issues du règlement européen DSA (Digital Services Act) – prévoit dix ans d’emprisonnement et 500.000 euros d’amende « lorsqu’elles sont commises en bande organisée » (1). L’office anticybercriminalité (Ofac) de la direction nationale de la police judiciaire (DNPJ) est saisi des investigations. Cette nouvelle enquête du parquet de Paris (2) cherchera (suite)
La ministre déléguée chargée du Numérique, Clara Chappaz (photo de droite), était au courant des dérapages de Kick au moins huit mois avant le décès de « JP » (le surnom lié au pseudo de Raphaël Graven), soit à partir des révélations de Mediapart (4) et de l’enquête judiciaire initiée à Nice. « Jean Pormanove a été humilié et maltraité pendant des mois en direct sur la plateforme Kick, s’est émue publiquement Clara Chappaz, le lendemain du drame. Le décès de Jean Pormanove et les violences qu’il a subies sont une horreur absolue » (5). Clara Chappaz, décidée à « remettre de l’ordre dans le Far West numérique », a annoncé le 19 août saisir l’Arcom (6) et procéder à un signalement sur Pharos, la plateforme de signalement de contenus illicites sur Internet, qui dépend du ministère de l’Intérieur.
On apprendra plus tard, le 26 août (7), que Pharos avait déjà été alerté 80 fois à propos de la chaîne « Jeanpormanove » sur Kick. La ministre a indiqué ce jour-là que l’Etat saisira la justice sur le fondement de la loi « Confiance dans l’économie numérique » (8). Réplique de la société Kick le 28 août : « Nous restons impliqués dans la coopération avec les autorités [françaises] et nous sommes déçus d’avoir appris dans la presse la procédure lancée par la ministre, ce qui suggère qu’il ne s’agit pas de sécurité des créateurs ou des consommateurs, ou du bien-être de l’industrie, mais d’une argumentation politicienne qui cherche à tirer parti d’une perte tragique. Nous espérons qu’il sera possible de travailler sereinement avec les autorités françaises et de corriger les fausses informations qui circulent ».
L’Arcom et la MCA se concertent
Jusqu’au 22 août, la société australienne Kick Streaming Pty Ltd n’avait pas encore nommé de représentant légal dans l’Union européenne, où elle est basée à Malte, conformément au DSA (9). L’Arcom et le régulateur maltais MCA se concertent depuis le 20 août (10). Les cofondateurs de Kick, l’Australien Ed Craven et l’Américain Bijan Tehrani devenus milliardaires grâce surtout au casino en ligne Stake, n’auraient pas imaginé pire publicité. @
Charles de Laubier