Philippe Carli démissionne pour ses likes plutôt que sur ses mauvais résultats à Ebra ?

A peine quatre mois après avoir annoncé aux représentants du personnel du groupe de presse Ebra (Le Républicain Lorrain, L’Est Républicain, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, …) de mauvais résultats et un « plan de transformation » pour 2025, son PDG Philippe Carli a démissionné… pour des likes.

Comment un grand patron de la presse française peut-il démissionner sur de simples « likes » envers des posts de personnalités d’extrême droite sur le réseau social professionnel LinkedIn ? C’est pourtant ce qu’a décidé le 28 janvier Philippe Carli (photo), jusqu’alors PDG du groupe de presse Ebra, lequel revendique être le « 1er groupe de presse quotidienne régionale » avec ses neuf titres dont L’Est Républicain, Le Républicain Lorrain, Les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA), Vosges Matin, Le Dauphiné Libéré ou encore Le Progrès.

Un écran de fumée sur la crise d’Ebra
Propriété du Crédit Mutuel, Ebra – Est Bourgogne RhôneAlpes – possède aussi depuis mars 2022 le groupe de presse numérique Humanoid, qui édite Numerama, Frandroid et Madmoizelle (1). Les raisons de cette démission sont d’autant plus surprenantes que Philippe Carli avait fait – suite au scandale provoqué par ses likes – son « mea culpa » le 26 janvier dans une tribune publiée dans les journaux du groupe, où il s’« excus[ait] » et se disait « désolé » : « Oui, ma pratique rapide des réseaux sociaux a été maladroite. […] Ces réactions ne représentent en rien un soutien à quelconque parti, courants politiques ou tout autre mouvement extrémiste », évoquant son « humanisme », son « respect des autres », son attachement à « l’intégration »et son « opposition au racisme, aux discriminations, au sexisme » (2). Dont acte.
Mais alors, pourquoi démissionner deux jours après cette sincère (suite)

mise au point ? « Dans l’intérêt du groupe Ebra, j’ai décidé de quitter mes fonctions de président », avait finalement annoncé le 28 janvier Philippe Carli, sans faire état de ses likes révélés par Mediapart dans un article du 23 janvier intitulé « Sur LinkedIn, le patron du groupe de presse Ebra aime beaucoup l’extrême droite » (3). Son propos porte sur le fait que « le groupe a aujourd’hui besoin d’une nouvelle impulsion pour accompagner les évolutions à venir et répondre aux mutations du secteur ». Là se situe la vraie raison de sa démission, et ses futiles likesne seraient qu’un écran de fumée sur la crise profonde qui secoue le groupe Ebra (près de 500 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023) que préside et dirige depuis septembre 2017 Philippe Carli (64 ans), après avoir été dirigeant du groupe Amaury durant cinq ans (2010-2015). Contacté par Edition Multimédi@, il ne nous a pas répondu. Dans un communiqué séparé, le Crédit mutuel-Alliance fédérale – maison mère d’Ebra depuis septembre 2009 – n’a pas non plus évoqué les likes malencontreux mais plutôt, là aussi, la situation financière de sa filiale média : la banque considère que la démission de Philippe Carli est une « décision responsable qui doit permettre aux rédactions du groupe Ebra de retrouver leur sérénité dans un contexte économique qui reste difficile pour le secteur » (4). Car on connaît en interne les contestés plans successifs de « restructuration » ou « de redressement » que Philippe Carli a menés tambours battants (5). Et ce, dans un climat social dégradé et tendu, comme l’a relevé en 2024 une enquête interne nommée « Vous avez la parole », et alors qu’un suicide d’une salariée aux DNA début 2023 a alourdi le climat.
D’après le Syndicat national des journalistes (SNJ), le PDG d’Ebra avait annoncé le 7 novembre 2024 aux représentants du personnel, soit à peine quatre mois avant sa démission, «un second “plan de transformation”» sur trois ans, qui devait « être négocié dès 2025 (et jusqu’à 2027) avec les syndicats, avec l’objectif d’atteindre l’équilibre financier fin 2027 ». Et Philippe Carli avait prévenu que « la trajectoire actuelle [de chute de 8 % par an des ventes des journaux papier du groupe Ebra, ndlr], nécessite une action forte et une mise en œuvre rapide […] pour construire le modèle de demain » (6).
Ce second plan sur trois ans, avec perspective de réduction des effectifs, devrait être présenté au comité social et économique (CSE) du groupe au cours de ce « premier trimestre 2025 » : « Compte tenu des résultats, il est fort probable que moins de postes vont être créés que de postes qui vont disparaître [au cours des trois ans à venir]. Il y aura un impact sur nos effectifs […] L’ensemble des métiers vont évoluer », avait avancé Philippe Carli (7).

Argent des Gafam : impasse des droits voisins
Les relations et les négociations de Philippe Carli étaient difficiles avec les représentants du personnel, avec des échecs comme ce fut le cas pour tenter de trouver un accord sur la redistribution aux journalistes d’une partie des redevances « droits voisins » versées par les Gafam, dont Google ou Facebook. Après dix-huit mois de discussions aboutissant à une impasse, le SNJ a déposé en 2023 un recours devant le tribunal administratif (8) pour contester la décision d’Ebra de reverser aux journalistes un forfait annuel de seulement 250 euros brut, soit l’équivalent de 18 % des sommes perçues. @

Charles de Laubier