La législation française permet-elle de protéger entreprises et médias contre les cyberattaques ?

Le 7 novembre 2017, la Cour de cassation confirmait la condamnation d’un individu pour avoir participé au groupement Anonymous en vue d’une attaque par déni de service. Décision isolée ? Ou les entreprises et les médias ont-elles les moyens juridiques pour lutter contre les cyberattaques ?

Par Corentin Pallot, Hervé Castelnau et Marie-Hélène Tonnellier – Latournerie Wolfrom Avocats

 

 

 

 

Ces dernières années, les médias ont été les victimes directes ou indirectes de plusieurs cyberattaques. On se souvient notamment, en avril 2015, de l’arrêt de la diffusion de TV5 Monde qui avait, à l’époque, fait grand bruit. Ayant fait face à une « agression fulgurante, qui a probablement été très bien préparée », le directeur informatique de TV5 Monde s’était en effet trouvé forcé de « tout couper », occasionnant un coût de « dix millions d’euros à la chaîne et le rehaussement du niveau de sécurité confié à la filiale cyber d’Airbus, [engendrant ainsi] une dépense
de 3,5 millions d’euros chaque année ».

DoS/DDoS et droit pénal
Trois mois plus tôt, en janvier 2015, Le Monde annonçait que l’Armée électronique syrienne (SEA) avait tenté de prendre le contrôle du compte Twitter de Lemonde.fr
et avait réussi à s’infiltrer dans son outil de publication, puis essayé de diffuser des articles, en vain. Mais quelques jours plus tard, la SEA réussissait finalement à pirater le compte Twitter du Monde et publiait quelques messages (1). Peu de temps après, Lemonde.fr faisait l’objet d’une attaque par « déni de service » – aussi connue sous l’acronyme DoS pour « Denial of Service ». En 2016, une cyberattaque contre une société chargée de rediriger les flux Internet vers les hébergeurs empêchait l’accès à de prestigieux médias américains comme CNN, le New York Times, le Boston Globe,
le Financial Times ou encore The Guardian.
En mai 2017, le prestataire français Cedexis racheté en février par l’américain Citrix
et chargé d’aiguiller une partie du trafic Internet, était la cible d’une attaque DDoS (Distributed Denial of Service). S’en suivait la perturbation de l’accès à de nombreux sites web, parmi lesquels ceux du Monde, de L’Obs, du Figaro, de France Info, de 20 Minutes ou encore de L’Equipe.
Pourtant, sur le papier, l’arsenal répressif français permettant de lutter contre les infractions informatiques se présente particulièrement étoffé. Certaines atteintes commises sur (ou via) des moyens numériques peuvent bien entendu être réprimées par le droit pénal général (vol pour sanctionner le détournement de données, escroquerie pour condamner le phishing, recel de contrefaçon de logiciels, etc.). Mais le code pénal prévoit également un nombre conséquent de textes spécifiquement destinés à encadrer l’usage des outils informatiques. Pionnière en la matière, la loi « Godfrain » du 5 janvier 1988 (2) permet ainsi de lutter contre les « atteintes aux systèmes de traitement automatisé de données » (accès frauduleux à un serveur, modification des informations contenues dans un ordinateur, etc.). Mais il y a beaucoup d’autres exemples de textes répressifs dédiés au numérique, comme les sanctions spécifiques en matière de pédopornographie lorsqu’il y a utilisation d’un réseau de communications électroniques (3), l’infraction constituée par le défaut de mentions légales sur un site Internet (4), l’atteinte au secret des correspondances émises par voie électronique (5), etc. La décision rendue le 7 novembre 2017 par la chambre criminelle de la Cour de cassation pourrait laisser penser que la justice se saisit avec fermeté de ces sujets, en n’hésitant pas à sanctionner des individus qui auraient participé, même indirectement, à des cyberattaques. En l’espèce, un individu avait
mis à disposition des internautes un «WebIRC » (IRC pour Internet Relay Chat, un protocole de communication textuelle sur Internet) sur un serveur dont il était locataire et gestionnaire, afin de leur faciliter l’accès à des sites web de discussion. Cet IRC avait facilité la conduite d’une attaque par déni de service dirigée contre EDF, sur fond de protestations contre le nucléaire. En effet, parmi les sites Internet qu’il référençait, figuraient ceux utilisés par des membres Anonymous, et notamment un site web dédié aux discussions sur les modalités concrètes d’opérations du mouvement « hacktiviste » contre EDF, parmi lesquelles une attaque par déni de service.

Atteinte à un système informatique
L’individu en question ne contestait pas les faits ; il avait même affirmé à l’audience avoir ressenti de la fierté lorsqu’il avait appris que des Anonymous avaient cité son WebIRC comme moyen d’accès au forum de discussion du groupement pour une autre opération contre EDF. Il n’ignorait d’ailleurs pas l’opération qui était mise au point sur
le site web de discussion qu’il hébergeait. Toutefois, l’homme n’avait pas pris part à la cyberattaque ; il affirmait en outre désapprouver les attaques DoS. Il assurait aussi ne pas avoir participé activement à la définition des modalités des actions d’entrave contre EDF et ne pas nécessairement les approuver, n’étant personnellement pas opposé au nucléaire. Pour reprendre les termes de la Cour de cassation, cette personne se présentait avant tout comme « un acteur de mise en relation [n’ayant] agi que dans
le but de favoriser un usage flexible et libre d’Internet [et ne maîtrisant pas] l’utilisation [des sites web accessibles via son serveur] par les internautes qui ne faisaient que passer par son serveur pour échanger entre eux ». Confirmant la position de la cour d’appel de Paris, la Cour de cassation a considéré que ces éléments étaient suffisants pour sanctionner l’individu sur le fondement de la « participation à un groupement formé ou à une entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d’une ou de plusieurs des infractions » d’atteinte à un système de traitement automatisé de données (6), validant ainsi sa condamnation à une peine de deux mois d’emprisonnement assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve.

Finalement, de rares condamnations
Le champ d’application de cette infraction, qui se trouve être une transposition dans la sphère numérique de l’ancienne « association de malfaiteurs », a été ici sensiblement étendu par les magistrats. En effet, la jurisprudence et la doctrine considéraient jusqu’alors qu’il était nécessaire que le groupement ou l’entente ait été constitué en vue de la préparation d’une atteinte à un système de traitement automatisé de données ou, à tout le moins, qu’il ait « à un moment donné eu pour but de préparer la commission » (7). Ce qui n’était pas tout à fait le cas ici. Faut-il y voir une forme de sévérité de l’appareil judiciaire à l’égard des hackers ? Peut-être, certes, sur le plan de l’interprétation de la loi. Pour autant, les poursuites et les condamnations reposant sur ces outils répressifs se révèlent en en réalité particulièrement rares.
Dans un rapport interministériel (8), datant certes de 2014 (mais l’on peut sérieusement douter d’une véritable amélioration), on apprenait ainsi qu’entre 2008 et 2012, seules environ 2.000 infractions par an étaient prononcées sur des fondements de droit pénal spécial du numérique (entendu au sens large, incluant par exemple des infractions au droit de la presse, des atteintes aux données personnelles, de la captation frauduleuse de programmes télédiffusés, des atteintes à la propriété intellectuelle, …). Et en regardant en détail ces statistiques, on s’aperçoit que certaines pratiques réprimées par le code pénal sont particulièrement peu sanctionnées. Ainsi, sur l’année 2012, seules 182 condamnations pour des atteintes à des systèmes de traitement automatisé de données – les attaques les plus fréquentes et les plus perturbantes pour les médias – étaient prononcées. Lorsque l’on sait qu’une étude de PwC estime à 4.165 le nombre de cyberattaques « détectées » en France en 2016, pour un montant moyen de pertes financières estimé dans chaque cas à 1,5 million d’euros (9), on ne peut que s’étonner et regretter que l’Etat ne se soit pas encore doté de véritables moyens techniques, financiers et surtout humains pour lutter opérationnellement contre ces pratiques qui entravent l’économie. A quoi sert en effet de disposer d’un arsenal répressif aussi puissant s’il n’y pas assez de soldats formés pour en faire usage ? Il paraît difficilement acceptable que les entreprises soient, à ce jour, livrées à elles-mêmes et à des solutions techniques coûteuses : selon un rapport d’Accenture de 2017, les coûts induits par la cybercriminalité auraient augmenté de 62 % en cinq ans (10) pour les entreprises, sans qu’elles puissent compter sur un véritable soutien de l’Etat. D’autant que – en plus des conséquences financières qui pèsent nécessairement sur l’économie – d’autres intérêts fondamentaux sont en jeu comme le respect de la liberté d’expression, clairement mis à mal quand les médias sont la cible de cyberattaques. Finalement, plutôt qu’un arsenal répressif objectivement difficile, voire irréaliste, à mettre en oeuvre a posteriori (difficultés techniques de l’expertise, problématiques d’extranéités inhérentes à Internet, etc.), ne devrait-on pas envisager des solutions plus réalistes et efficaces qui conjugueraient intelligemment droit et technique ?
En ce sens, voilà quelques semaines, le directeur général de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), faisait le constat suivant : « dans le cas d’une attaque massive de déni de service distribué […] les opérateurs sont les seuls
à pouvoir agir » (11). Quelques jours plus tard était présenté le projet de loi de programmation militaire (LPM) pour les années 2019 à 2025, avec des mesures qui visent à détecter les attaques massives au niveau des réseaux – et donc avant qu’elles ne puissent atteindre leurs cibles. Notamment, la mesure phare consiste à autoriser
les opérateurs télécoms à mettre en place des marqueurs techniques de détection des événements susceptibles d’affecter la sécurité des systèmes d’information de leurs abonnés. LMP 2019-2025 : le rôle des « telcos » Si ce texte « LMP 2019-2025 » passe le filtre du Parlement (12), où il commencera à être débattu à l’Assemblée nationale à partir du 20 mars 2018, l’ANSSI pourra également imposer aux opérateurs télécoms d’avoir recours à ses propres marqueurs lorsqu’elle aura eu connaissance d’une menace. De plus, ces « telcos » seront tenus d’informer l’ANSSI des vulnérabilités
des attaques qu’ils auront détectées, et elle pourra même aller jusqu’à imposer aux opérateurs de réseaux et/ou aux fournisseurs d’accès à Internet (FAI) d’alerter leurs abonnés de la vulnérabilité ou de l’atteinte de leurs systèmes d’information. @