Sortie simultanée salles-VOD de films : vers une recommandation européenne pour aller plus loin

Initiées par le Parlement européen, les expérimentations de « Circulation des films européens à l’ère du numérique » sont décevantes. Elles n’ont porté que sur 9 films dans 15 pays et seulement 39 sorties simultanées en salles et VOD. La France, elle, est réticente au day-and-date – voire opposée.

Les premières expérimentations en Europe de sorties simultanées de films en salles et en vidéo à demande (VOD) touchent à leur fin, puisque les trois projets soutenus depuis 2012 par la Commission européenne via son programme Media – Speed Bunch du français Wild Bunch, Tide de l’ARP et Edad du britannique Artificial Eye – prennent fin en juin.

Les réticences des ayants droit
Alors qu’une deuxième vague d’expérimentations de ce que les Anglo-Saxons
appellent le day-and-date (D&D) est déjà en route avec trois nouveaux projets
européens sélectionnés (1), le premier bilan montre la grande frilosité et les « réticences importantes » des ayants droits du cinéma dans plusieurs pays européens – France en tête. La future recommandation « Film à l’ère numérique » qu’envisage la Commission européenne depuis 2012 pour « plus de flexibilité dans la chronologie des médias » (2) permettra-t-elle de débloquer la situation ?
Pour l’heure, le conservatisme a dominé durant cette première phase expérimentale.
« De réelles difficultés à trouver des films sont apparues, principalement parce que les ayants droits voyaient pour la plupart la sortie D&D comme une double prise de risque : une prise de risque économique (perte de recettes), et une prise de risque politique (crainte de réactions de certains exploitants ou circuits, comme le boycott des films) », constate Thomas Paris (photo), auteur d’un rapport présenté lors du Festival de Cannes le 16 mai, et faisant le bilan de ces premières expérimentations (3). Pourtant, il est désormais démontré que la « double disponibilité » salles-VOD peut accroître la visibilité de films ayant un accès restreint aux salles et augmente l’audience de ces films. « Cet accroissement va de quelques points à un doublement voire un triplement dans certains cas », affirme le rapport qui parle de « plusieurs dizaines de millions de spectateurs supplémentaires potentiels » pour un film (4). Bref, « une bouffée d’oxygène », qui plus est « au détriment d’une offre illégale ». Pourtant, le Septième Art en Europe ne voit pas d’un très bon œil ces initiatives de simultanéités salles-VOD. « Les ayants droits, réalisateurs et producteurs, font preuve d’une certaine réticence tenant au risque financier qu’ils pensent prendre et au sentiment qu’une sortie direct-to-VOD ou day-and-date représente une forme de déclassement de leur film par rapport à une sortie exclusive en salles », souligne Thomas Paris (5).
Résultat : alors que la Commission européenne espérait, lors du lancement du premier appel à projets « Circulation des films à l’ère numérique », voir sortir 80 à 100 films de façon simultanée en salles et VOD, se sont finalement 9 films seulement qui ont ainsi participé aux trois projets pour un total de 86 sorties dans une quinzaine de pays, dont seulement 39 sorties réalisées en day-and-date ou en quasi-simultanéité. La chronologie des médias réglementée apparaît comme le principal obstacle au day-anddate en Europe. Sur dix ans (2003-2013), 438 expériences de « sorties hors chronologie des médias classique » ont bien été recensées mais essentiellement aux États-Unis (77 %) et au Royaume-Uni (10 %). La France apparaît la plus conservatrice puisque la sortie simultanée est interdite. Et rien n’a changé depuis la sortie quasi-simultanée VOD-salles du « Film Socialisme » de Jean-Luc Godard il y a quatre ans (6). Pour ne pas être hors-la-loi vis-à-vis de l’arrêté du 9 juillet 2009, Wild Bunch (Speed Bunch), l’ARP (Tide) ou Rezo Films (Edad) ont dû sortir leurs films en France en « avant-première VOD », c’est-à-dire avant la salle, pour ensuite interrompre leur mise en ligne la veille de l’exploitation en salles pour quatre mois… « L’une des principales réticences aux expérimentations de D&D porte sur la mise en péril de l’économie générale du cinéma, par la mise en danger de la salle. Elle s’est traduite par des oppositions multiples dans la mise en oeuvre des expérimentations », relève le rapport.

Le CNC craint la « cannibalisation » des salles
L’Union internationale des cinémas (Unic), la Confédération internationale des cinémas d’art et d’essai (Cicae) et Europa Cinemas – créé en 1992 à l’initiative de la France via le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) – ont publié le 22 novembre dernier une déclaration commune s’opposant à la simultanéité salles-VOD qui, selon eux, « menace d’affaiblir les salles de façon disproportionnée » et tend à « favoriser la cannibalisation » de la salle par la VOD. Toutes les raisons sont bonnes pour éviter d’expérimenter le day-and-date en Europe, comme le confirme le rapport Paris : cessions sur l’un des territoires couverts par le projet, risque juridique, refus des ayants droits, potentiel international limité, … Au moment où Netflix étend sa toile en Europe (en France à l’automne), c’est pourtant le moment de bouger les lignes. @

Charles de Laubier