J’ai la fibre… optique

Immobile, assis au bureau que j’ai installé chez moi dans
un village en plein cœur des Cévennes, à plus de 600 kilomètres de Paris, je surfe à la vitesse de la lumière sur
un flot d’informations qui va et qui vient à un débit de près
de 100 mégabits. Mon retour cévenole n’a donc que peu
de chose à voir avec la recherche idéale de mes grands prédécesseurs des lointaines, mais toujours fantasmées, Seventies. Loin d’une rupture radicale, je m’inscris bien
plutôt dans un confortable compromis. Voyez plutôt : travail
à domicile et cadre champêtre, mais avec tous les services à très haut débit à portée de clic. Sans revenir aux Grecs anciens, pour lesquels le phénomène du transport de la lumière dans des cylindres de verre était déjà connu, il a fallu attendre 1854 pour que
la possibilité de guider la lumière dans un milieu courbe soit scientifiquement démontrée.
Et 1880, pour que Graham Bell invente son photophone, premier appareil de communication sans fil utilisant la transmission optique qu’il considérait d’ailleurs comme sa plus grande invention – même si elle n’eut aucun succès. C’est la combinaison de ces avancées, avec la production des premières fibres de verre en 1930 et l’invention du laser en 1960 permettant la transmission du signal sur de longues distances, qui aboutira en 1970 – grâce à trois scientifiques de la compagnie Corning – à la production de la première fibre optique capable de transporter des informations utilisables pour les télécommunications.

« Les nouveaux usages, très gourmands en bande passante, ont finalement justifié les investissements consentis »

Dès lors, le cycle cinquantenaire de diffusion d’une technologie clé s’applique parfaitement : le premier système de communication téléphonique optique fut installé au centre-ville de Chicago en 1977, et en 1980 pour la première liaison optique à Paris entre deux centraux téléphoniques. Cette première vague a conduit à l’utilisation quasi-exclusive de la fibre optique pour les réseaux longues distances des opérateurs. En revanche, c’est au début des années 2000 que la question d’apporter directement à l’abonné la puissance de la fibre a été posée. Cette question a alimenté nos débats pendant de nombreuses années, notamment en raison des investissements nécessaires pour desservir des pays étendus et aux densités de population très variables, comme c’est le cas pour notre territoire.
Les déploiements ont donc commencé lentement, freinés il est vrai par la violente crise
de 2009. La France de 2010 comptait alors moins de 500 000 abonnés FTTH, pour un taux de pénétration de la fibre d’environ 2% pour l’ensemble des foyers.
La dynamique, toujours entretenue par les pays les plus avancés comme le Japon et la Corée du Sud pour l’Asie, ou la Suède pour l’Europe, s’est peu à peu accélérée pour la France, jusqu’à atteindre un taux de pénétration de près de 30 % des foyers en 2015 et
de plus de 50% aujourd’hui, pour un réseau déployé qui couvre désormais une grande partie du territoire. Cette évolution, que d’aucuns n’ont cessé de trouver bien trop lente,
a tout d’abord été soutenue par la compétition entre les nations, entre les régions et entre les opérateurs, ces derniers devant au même moment consentir d’importants investissements dans leurs réseaux mobiles à très haut débit de quatrième génération.
Le relais a ensuite été pris par la demande des utilisateurs et la stabilisation d’un écosystème clarifié entre les acteurs des réseaux, de l’Internet et des contenus.
Les nouveaux usages, très gourmands en bande passante, ont finalement justifié les investissements consentis : travail à distance utilisant communément un mur d’images et la visioconférence, consultation médicale à domicile, enseignement à distance, télévision connectée et vidéo à la demande, sans pouvoir citer la liste toujours plus longue des loisirs numériques en ligne.
Après avoir jeté un coup d’œil rêveur à ma fenêtre pour admirer les derniers reflets du soleil sur le massif cévenol, je reviens à l’image projetée de mon ordinateur sur grand écran et replonge pour assister à une Traviata de légende en direct du Metropolitan Opera, en haute définition et en 3D. @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2020 » : Le livre numérique
Depuis 1997, Jean-Dominique Séval est directeur marketing et
commercial de l’Idate (Institut de l’audiovisuel et des télécoms en
Europe), lequel a publié de nombreux rapports dans le cadre de son
service de veille « FTTx Watch Service », dirigé par Roland Montagne.