Derrière la grève record à Radio France, le digital

En fait. Au 11 janvier, la grève historique à Radio France – commencée le 25 novembre dernier par les syndicats du groupe public aux sept radios (France Inter, France Info, France Culture, France Musique, Fip, Mouv’ et France Bleu) – en est à son 40e jour. Le plan d’économie « au nom du numérique » ne passe pas.

(Depuis la publication de cet article dans Edition Multimédi@ n°225, la grève a atteint son 50e jour le 21 janvier)

En clair. Ce n’est pas la traversée du désert, mais presque. Radio France vise l’équilibre budgétaire pour 2020, et pour la troisième année consécutive, dans le cadre d’un plan d’économie de 60 millions d’euros d’ici 2022 et de 299 suppressions de postes – sur un effectif total de près de 4.800 personnes (1). La présidente de Radio France, Sibyle Veil (photo), justifie son plan « RF 2022 » – adopté le 20 décembre par son conseil d’administration – en invoquant notamment « la transformation numérique » des radios de la Maison-Ronde (2). Dans le même temps, d’ici 2022 justement, la dotation de l’Etat baissera de 20 millions d’euros. Le Syndicat national des journaliste (SNJ) avait dénoncé, au lancement de cette grève devenue historique, « un plan social au nom du numérique » : « Nous rejetons ce plan de départ, avait-il déclaré, mais en plus nous ne pouvons pas accepter que sa justification se trouve dans le numérique ».

En 2015, la Cour des comptes prônait le basculement de Mouv’ et Fip sur Internet
La CGT, qui avait relancé, après une trêve de Noël, une grève illimitée à partir du 31 décembre, est à l’initiative d’un concert « Rouge Micro » de soutien aux grévistes qui aura lieu le 14 janvier à Paris (intégralité des recettes reversée à la caisse des grévistes). Le budget 2020 de Radio France prévoit notamment « le renforcement des moyens alloués aux projets numériques, pour poursuivre l’adaptation de l’offre numérique de Radio France aux nouveaux usages ». Les investissements dans ce domaine du digital s’élèveront cette année à 9 millions d’euros et « porteront sur la mise en place de la radio personnalisée, des assistants vocaux, l’enrichissement de l’application Radio France, ainsi que sur les sites et applications des antennes ». Sur le concept de « radio personnalisée », Continuer la lecture

Pierre Louette fête ses 1 an à la tête du « Groupe Les Echos-Le Parisien », plus digital et hors-presse que jamais

Il y a un an, le 12 mars 2018, Pierre Louette, auparavant directeur général délégué d’Orange, prenait ses fonctions de PDG de ce qu’il est convenu d’appeler depuis eux ans « Groupe Les Echos-Le Parisien » – sans que cette holding n’existe encore vraiment. Son prédécesseur, Francis Morel, conseille maintenant Google.

Pierre Louette (photo) y a débarqué il y a un an de chez Orange où il était directeur général délégué ; son prédécesseur Francis Morel en est parti et conseille aujourd’hui Google. Comme quoi,
le « Groupe Les Echos-Le Parisien » – ainsi appelé depuis le rachat en octobre 2015 de la société éditrice Le Parisien Libéré (Le Parisien-Aujourd’hui en France, Le Parisien Magazine, …)
par le groupe Les Echos (Les Echos, Investir, Radio Classique, Connaissance des arts, …) – prend des aires de plaque tournante du numérique. Ce pôle « médias » du géant mondial des produits de luxe LVMH se retrouve à la croisée des chemins entre médias et digital. En rejoignant le groupe de Bernard Arnault il y a un an, Pierre Louette faisait en réalité un retour aux sources :
au début des années 2000, il avait dirigé durant trois ans la société d’investissement Europ@web – filiale Internet de la holding personnelle Groupe Arnault, de l’homme devenu le plus riche de France (et d’Europe). Mais cette activité de capital-risque fut effectivement risquée : l’éclatement de la bulle Internet à l’époque a eu raison de ce fonds qui été dissout en avril 2001, malgré une cinquantaine de participations dans des start-up et le soutient dès novembre 2000 de Suez Lyonnaise des Eaux entré à hauteur de 30 % du capital d’Europ@web.

Dix-huit ans après l’échec d’Europ@web, le retour
La récession provoquée par les attentats du 11 septembre 2001 a accéléré la déconfiture de nombreuses pousses du Net (1) et, de fait, donné le coup de grâce
aux ambitions de Bernard Arnault dans Internet. Dix-huit ans plus tard, Pierre Louette est aux commandes du « Groupe Les Echos-Le Parisien » – un « pôle » du groupe LVMH, en attendant une holding commune. Entre l’ancienne « nouvelle économie » sur laquelle s’est échoué Europ@web et l’« économie numérique » d’aujourd’hui qui permet à la presse de surfer pour compenser le déclin de ses journaux papier, les temps ont changé. Bernard Arnault est en passe de reprendre sa revanche sur le Web avec l’aide de l’ex-numéro deux d’Orange et ancien PDG de l’AFP. En un an, Pierre Louette a donné un coup d’accélérateur à la mutation numérique et « post-pub » du groupe de médias de LVMH. Cela passe d’abord par de nouvelles acquisitions (2). « Il y a de l’argent qui est là, pour financer nos propres opérations, nos logiciels, notre intégration, le développement et éventuellement des acquisitions comme il y en a eues, et il y en
a quelques autres qui sont envisagées », a déclaré Pierre Louette, le 9 janvier dernier devant l’Association des journalistes médias (AJM).

Investissements en vue, dans l’AdTech aussi
Quelques semaines après, le 4 février, il annonçait en effet le rachat au groupe Lagardère du site web Boursier.com édité par Newsweb ainsi que les activités de
cette agence éditoriale. « Au sein du groupe Les Echos-Le Parisien, ces activités
sont rapprochées de la société Investir Publications », a-t-on expliqué. Boursier.com comptait alors une dizaine de journalistes. Le montant de la transaction n’a pas été dévoilé. L’investissement externe précédent est intervenu à l’automne dernier : le 3 décembre, le groupe Les Echos-Le Parisien annonce son entrée en tant qu’actionnaire minoritaire au capital de Binge Audio, une société éditrice et diffuseur de podcasts cofondée par Joël Ronez, ancien directeur des nouveaux media de Radio France (3) et ex-responsable web d’Arte. Binge Audio produit déjà des flashs audio pour Le Parisien, diffusés à la demande sur les enceintes connectées et les assistants vocaux tels qu’Alexa d’Amazon (4). Le journal Les Echos aura son quotidien audio. D’autres productions sonores sont à venir pour Radio Classique, Investir et Connaissance
des arts. Ce « rapprochement » va aussi se concrétiser par des synergies commerciales en direction d’annonceurs et de partenaires – « avec des formats audio premium et intégrés (brand content, sponsoring) ».
Auparavant, le groupe « médias » de LVMH avait annoncé en mai 2017 l’acquisition
de 78 % du capital de Netexplo, observatoire du digital et producteur de contenus académiques. L’année précédente, la diversification s’était faite dans la communication digitale d’entreprise avec la société Pelham Media (intégrée dans Les Echos Publishing). Pierre Louette a dit vouloir accélérer cette diversification : « On va avoir tout un ensemble de moteurs de croissance, à l’instar de ce que Le Figarofait en allant jusqu’à avoir des agences de voyage dans la rue. Il faut s’entourer de moteurs auxiliaires qui sont des activités intrinsèquement rentables, dans le publishing [création de médias pour des marques, ndlr], les annonces légales, dans les événements
comme Vivatech », a-t-il expliqué en début d’année devant l’AJM. Le PDG du pôle médias de LVMH veut aussi investir dans la technologie, « ce que nous permet notre capitalisation ». Il estime que « lorsque l’on propose un abonnement à 9,99 euros par mois, on est comparé en qualité d’exécution aux 7,99 euros de Netflix, devenu le standard de comparaison des consommateurs aujourd’hui. Il faut que cela marche aussi bien que pour un journal, sans pannes ni incidents ». Pour investir dans la technologie, le groupe a créé début 2019 un incubateur-accélérateur baptisé « 2050 » au sein du pôle de monétisation « Les Echos-Le Parisien Partenaires » dirigé par Corinne Mrejen. C’est là qu’a été accueilli le partenariat capitalistique avec Binge Audio. « D’autres investissements, plus “IT” encore, pourront se faire dans la monétisation publicitaire ou pourquoi pas jusque dans l’AdTech qui m’intéresse beaucoup. J’ai été investisseur à plusieurs reprises dans ma vie, la dernière période en créant Orange Ventures [Orange Digital Ventures, dont il fut président, ndlr] », a indiqué Pierre Louette. Sans attendre d’investir dans une AdTech, une de ces startup spécialisées dans les technologies publicitaires (data, intelligence artificielle, blockchain (5), …), Corinne Mrejen, également présidente de la régie publicitaire Team Media – alias Les Echos-Le Parisien Médias (6), dispose déjà depuis trois ans d’une plateforme de gestion de données (DMP), et maintenant d’une plateforme de gestion du consentement (CMP). Elle s’appuie aussi sur Smart (7), une AdTech française spécialisée dans la monétisation publicitaire programmatique justement.
Si le pôle Les Echos-Le Parisien Partenaires pèse aujourd’hui 35 % du chiffre d’affaires du groupe, l’objectif est d’atteindre les 50 % d’ici cinq ans – forte rentabilité de ces activités oblige. Et pour tenter de peser face à Google et Facebook dans la publicité en ligne, le groupe est cofondateur de l’alliance Gravity Data Media, dont Pierre Louette est président. Objectif : mutualiser les données et cibler les audiences (8). Team Media est aussi membre de Mediasquare, place de marché médias née en 2018. Quant aux sites web des Echos et du Parisien, ils sont en train d’être refondus pour l’été prochain. Une fois que la société éditrice du Parisien-Aujourd’hui en France sera, elle, restructurée – recapitalisation de 83 millions d’euros en 2018 via la holding Ufipar de LVMH qui, selon La Lettre A, a apuré la dette de 440 millions d’euros, et plans de départs –, une vraie société holding commune à l’ensemble des médias de Bernard Arnault pourrait alors être mise en place dans un climat social plus apaisé.

Rentabilité du groupe dans « 5 à 10 ans » ?
Entre croissance externe, investissements technologiques et développement dans le hors-média (médias de marques, brand content, événementiel, conférences, relations publiques, …), le pôle médias de Bernard Arnault vise à moyen terme la rentabilité (9). « On a fait une très belle année 2018, assure Pierre Louette. On travaille à être à l’équilibre ou pas loin. On n’a pas vocation à perdre (de l’argent) très longtemps car ce n’est pas sain pour personne. Je me place dans une perspective de 5 à 10 ans ». @

Charles de Laubier

Menacé depuis 10 ans par l’affaire d’Etat « CDR-Tapie », Stéphane Richard fêtera ses 10 ans chez Orange en 2019

Le troisième mandat en cours du PDG d’Orange, l’ex-France Télécom toujours détenu par l’Etat à hauteur de 23 %, sera-t-il le dernier ? A une quinzaine de semaines de son procès au pénal pour « complicité de détournement de fonds publics » dans l’arbitrage « CDR-Tapie », Stéphane Richard maintient le cap contre vents et marées.

Selon nos informations, il n’est pas prévu de nommer un président par intérim à la tête d’Orange pendant la période où Stéphane Richard (photo) sera devant la Justice, à partir du 11 mars prochain. « Nous avons déjà deux directeurs généraux délégués, Gervais Pellissier et Ramon Fernandez, qui ont en externe les mêmes pouvoirs que le président », justifie-t-on rue Olivier de Serres, siège social du groupe dans le XVe arrondissement de Paris. Le premier, actuellement chargé de la transformation du groupe et président d’Orange Business Services, et le second, responsable de la performance et de l’Europe, sont donc prêts
à prendre la relève le moment venu et le temps qu’il faudra. Dans l’état-major d’Orange, il y a aussi Fabienne Dulac, directrice générale adjointe et directrice exécutive d’Orange France. Dans un peu plus de trois mois maintenant, soit dans une quinzaine de semaines, l’actuel PDG d’Orange va comparaître – du 11 mars au 5 avril prochains – devant le tribunal correctionnel de Paris (1), avec Bernard Tapie et quatre autres accusés. Cela fait 10 ans cette année que Stéphane Richard a une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête. Depuis que la Cour de justice de la République (CJR) a ouvert – le 4 août 2008 – une enquête sur Christine Lagarde, alors ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, pour « complicité de détournement de biens publics » dans l’affaire « Tapie », appelée aussi « CDR-Tapie » (2).

«Complicité de détournement de fonds publics », et après ?
Il est reproché à l’actuelle directrice générale du Fonds monétaire international (FMI)
un arbitrage, jugé frauduleux, rendu par un tribunal privé le 11 juillet 2008 en faveur de l’homme d’affaire et ancien politicien Bernard Tapie. Celui-ci percevra ainsi de l’Etat français 403 millions d’euros (indemnités et intérêts compris) pour régler son litige
– de quinze ans d’âge – avec le Crédit Lyonnais sur la vente d’Adidas. Montant indu
et illégal, tranchera en substance la CJR. Stéphane Richard, directeur de cabinet de Christine Lagarde à Bercy au moment des faits, a été mis en examen en juin 2013 pour « escroquerie en bande organisée » (3) et à nouveau en mai 2015 pour, cette fois,
« complicité de détournement de fonds publics par une personne privée ».

One-man-show du PDG le 12 décembre
Entre ces deux prononcés de mises en examen, Christine Lagarde, elle, a été mise
en examen pour « négligence ». Stéphane Richard a toujours réfuté les accusations
à son encontre, affirmant « n’avoir fait qu’exécuter la décision ministérielle d’aller à l’arbitrage ». C’est dans ce lourd contexte de pré-procès au pénal que le patron d’Orange doit continuer à présider l’ex-France Télécom où il fêtera ses 10 ans l’an prochain, ayant rejoint l’opérateur historique en septembre 2009. Il y fut successivement directeur général adjoint chargé des opérations France, directeur général délégué, puis directeur général en mars 2010, avant d’en être depuis mars 2011 président du conseil d’administration et directeur général (4). Malgré ses démêlés judiciaires, Stéphane Richard a été – une première fois en mai 2014 – reconduit à la tête d’Orange pour un second mandat de quatre ans (5), puis – une seconde fois en mai 2018 – pour un troisième mandat de quatre ans également. L’année de ses 10 ans chez l’ex-France Télécom va en outre coïncider avec la présidence de la puissante association mondiale des opérateurs mobile, la GSMA (6), qu’il va assurer durant deux ans à partir du 1er janvier 2019. Déjà engagé au niveau international avec le groupe Orange, treizième opérateur télécoms mondial (présent dans 28 pays avec 58.000 salariés hors de France sur un total de 150.000 au 30 septembre 2018), Stéphane Richard va pouvoir, en tant que président de la GSMA, prendre encore plus de hauteur et faire de la lutte contre la fracture numérique planétaire son cheval de bataille (7) – même si cette visibilité mondiale n’a rien de comparable avec celle dont bénéficie son ancienne patronne Christine Lagarde au FMI.
Bien que le PDG d’Orange ait reçu en début d’année le soutien de l’Elysée et de l’Etat français, lequel est actionnaire d’Orange à hauteur de 23 %, son quadriennal en cours – jusqu’en mai 2022 – s’annonce comme le plus difficile pour lui. Non seulement en raison de cette épée de Damoclès de l’affaire d’Etat, mais aussi parce qu’Orange est entré dans une zone de turbulences sur un marché des télécoms bousculé par les OTT et les GAFA, soumis à une forte concurrence (bataille tarifaire). L’opérateur historique est en outre plombé par de lourds investissements à faire (« New Dead mobile » 4G, fibre optique et bientôt 5G). Sur le volet judiciaire, le ministre de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, a déjà prévenu Stéphane Richard le 21 janvier dernier sur BFMTV : « Pour toutes les entreprises publiques qui sont sous ma responsabilité,
les règles du jeu doivent être claires : s’il y a condamnation du dirigeant, il y a départ immédiat du dirigeant ». Si le patron d’Orange n’a pas estimé devoir démissionner jusqu’à présent, il sait à quoi s’en ternir. Présumé innocent, Stéphane Richard reste tout concentré à sa tâche. Son prochain grand rendez-vous sera son « Show Hello » annuel sur l’innovation d’Orange, dont la 6e édition va se tenir le 12 décembre prochain.
« Nous ne souhaitons pas dévoiler le programme du Show Hello avant l’événement », nous indique un porte-parole. Il faut s’attendre à ce que le one-man-show du PDG d’Orange, au-delà de la présentation de « [sa] vision du digital » (maison connectée,
e-santé, protection des données personnelles et de la vie privée, …), fasse la part belle à la 5G, dont les tests ont démarré à Lille et Douai, puis à Marseille et Paris (quartier de l’Opéra). Egalement sous le feu des projecteurs, le tout nouvel assistant Djingo, dont le lancement de deux modèles était annoncé pour cet automne, devrait enfin pouvoir donner la réplique à Alexa d’Amazon et Assistant de Google.
Mais c’est sur un concept plus révolutionnaire que Stéphane Richard devrait lever le voile : la « virtualisation » de la Livebox, déjà évoquée dans le show de l’an dernier. Avec cette innovation disruptive, Orange sonne ni plus ni moins la fin de la « box » !
Du moins sous sa forme physique actuelle, puisqu’elle sera remplacée chez l’abonné par un simple routeur plus discret, les fonctions et les services étant installés au cœur du réseau de l’opérateur où se trouvent concentrées l’intelligence logicielle et artificielle, ainsi que la puissance de calcul. Un téléviseur connecté et/ou une clé au standard HDMI – interface multimédia haute définition (8) – feront le reste à domicile. Un foyer abonné à Orange pourra ainsi s’affranchir des distances grâce à ce « réseau privé virtuel », tandis que chacun de ses membres pourra profiter de ses services en ligne délocalisés sur la « box » virtuelle, y compris hors de chez eux, en partageant par exemple musiques, vidéos, jeux vidéo et d’autres contenus, ou en lançant des enregistrements sur un magnétoscope numérique personnel de type nPVR (9) ou
« Molotov » (10). Et ce, que les uns soient à la maison ou les autres dans les transports. Pour Orange, c’est surtout un nouvel écosystème plus dématérialisé et l’assurance de pouvoir de déployer ses services, ses applications et les mettre à jour sans l’intervention d’un technicien.

Faire aboutir le plan « Essentiel 2020 »
La commercialisation de cette « box » virtuelle devait débuter « courant 2018 ». Stéphane Richard pourrait en donner le coup d’envoi le 12 décembre. Ce serait aussi la dernière ligne droite de son plan stratégique « Essentiel 2020 » lancé en mars 2015, avec lequel Orange cherche à « pivoter » pour devenir un « agrégateur de contenus » (11), et non plus seulement un opérateur télécoms. @

Charles de Laubier

Comment le « Frenchie » Jean-Philippe Courtois est devenu le 2e dirigeant le mieux payé de Microsoft

C’est le Français le plus en vue de l’empire Microsoft : Jean-Philippe Courtois, entré en 1984 comme commercial dans l’entreprise fondée par Bill Gates, va gagner cette année presque autant que l’actuel patron de la firme de Redmond. Grâce à lui, Microsoft est devenu un « GAFAM » qui a su s’imposer dans le cloud – mais pas dans le mobile.

Au titre de la dernière année fiscale de Microsoft qui s’est achevée le 30 juin dernier, Jean-Philippe Courtois (photo) va toucher un total de 18,2 millions de dollars. C’est la première fois qu’un Français empochera la deuxième plus grosse rémunération de la firme de Redmond (Etat de Washington), après celle du PDG – Satya Nadella depuis 2014. Ce dernier
va en effet être rétribué 20 millions de dollars. Le « Frenchie » recevra ainsi la même somme que le patron Indo-américain obtenait il y a deux ans, après que celui-ci eut succédé à Steve Ballmer. Entré il y a 33 ans comme ingénieur commercial chez Microsoft France, dont il sera directeur général en 1994, Jean-Philippe Courtois est devenu le numéro deux de la multinationale américaine depuis sa nomination en juillet 2016 comme vice-président exécutif et président des ventes, du marketing et des opérations de Microsoft au niveau mondial (1). A cette fonction, pour le dernier exercice, il a ainsi perçu un salaire fixe de « seulement » 751.054 dollars mais a été récompensé en actions à hauteur de 14,7 millions de dollars (dont 8,6 millions de dollars en actions reçus lors de sa promotion), soit le « stock awards » le plus élevé du groupe devant celui du patron (11,4 millions de dollars). Ce à quoi il faut ajouter 2,7 millions de dollars d’intéressement au rendement, sans parler de 45.214 dollars reçus comme autres compensations.

Naissance en Algérie, consécration aux Etats-Unis
La rémunération de Jean-Philippe Courtois comme celles de ses quatre autres collègues du comité exécutif de Microsoft seront entérinées par l’assemblée générale des actionnaires qui se tiendra à Washington le 29 novembre. Avant d’être promu à la tête des 122 filiales du groupe dans le monde, Jean-Philippe Courtois était président de Microsoft International depuis juin 2005, après avoir été directeur général de la région EMEA (Europe, Moyen-Orient et Afrique) dont il s’est occupé durant cinq ans.
Ce Français né en Algérie (57 ans), à Maison-Carrée dans la banlieue d’Alger, est par ailleurs président de l’école de commerce Skema Business School, d’où il avait obtenu à Nice son diplôme (2), juste avant d’être recruté par la PME de l’époque fondée par
Bill Gates, ainsi que membre du conseil d’administration de Positive Planet (ex-PlaNet Finance) de Jacques Attali (né lui aussi en Algérie et ancien conseiller spécial de François Mitterrand).

Succès et échecs du « M » de GAFAM
C’est Jean-Philippe Courtois qui incarne le mieux la globalisation du groupe Microsoft, lequel affiche pour son dernier exercice – clos le 30 juin – un chiffre d’affaires tutoyant les 90 milliards de dollars (3), en hausse de 5 % sur un an, pour un bénéfice net bondissant de plus de 26% à 21,2 milliards de dollars. La capitalisation boursière de Microsoft a dépassé les 600 milliards de dollars. Dans la notice et déclaration publiée le 16 octobre dernier en vue de la prochaine assemblée générale, Microsoft ne tarit pas d’éloges pour son top dirigeant français qui a réalisé « un exercice financier annuel fort, dépassant les objectifs de contribution à la marge (du groupe) et à la croissance de 4 % de l’Executive Incentive Plan (EIP) ». De plus, poursuit le patron Satya Nadella cosignataire du document remis au gendarme de la Bourse américaine (la SEC (4)), Jean- Philippe Courtois « a mené avec succès la transformation de l’organisation globale de nos ventes ». A son palmarès, il y a aussi « la croissance de 99 % du chiffre d’affaires d’Azure [services de cloud pour les développeurs et professionnels de l’informatique, ndlr], accélérant plus avant les capacités des forces de vente dans la stratégie de cloud » pour mieux rivaliser avec le numéro un mondial des nuages, Amazon Web Services (AWS).
A son actif, il a aussi « renforcé l’expérience client et l’expérience partenaire » ou encore « il a été l’avocat de la diversité et de l’inclusion ». Après le décès de son fils Gabriel à 22 ans, en 2015, Jean-Philippe Courtois a par ailleurs créé l’association
Live for Good pour aider à la création d’entreprises sociales. Enfin, il a été félicité pour avoir appliqué les principes « One Microsoft » édictés en 2013 par Steve Ballmer dans le but de casser les silos des divisions commerciales et marketing, avec à la clé des synergies entre activités, faisant ainsi de la firme de Redmond un seul et même interlocuteur vis-à-vis de ses clients. Néanmoins, Microsoft a confirmé début juillet que cela n’ira pas sans la suppression de milliers d’emplois dans le monde (jusqu’à 5.000 personnes selon des médias), à commencer chez les commerciaux. En creux, cette réorganisation que le Frenchie a menée a contribué à mettre en ordre de bataille le groupe Microsoft face à la nouvelle concurrence des « GAFA » – sigle auquel il ambitionne d’apposer son « M ». Or, l’appellation « GAFAM » a du mal à percer dans les mondes de l’Internet et des mobiles. Et pour cause, Microsoft n’a pas su s’imposer comme géant du Net, notamment avec son portail MSN (pourtant pionnier en 1995), ancêtre de Windows Live devenu aujourd’hui Office 365. Avec Windows, son système d’exploitation (OS) qui constitue encore une position dominante sur le marché des ordinateurs personnels, et Office 365 qui dématérialise dans le cloud la suite des logiciels Word, Excel, Powerpoint ou encore Outlook, Microsoft s’est constitué avec
ces deux activités une rente de situation. La moitié des ventes d’Office 365 en 2017 (5) se fait dans les nuages. Résultat, les segments d’activité « Productivity and Business Processes » (Office 365, LinkedIn, Dynamics, …) et « More Personal Computing » (Windows, Surface, Xbox, Bing, …) génèrent à eux deux 77 % du chiffre d’affaires du groupe, mais surtout plus de 90 % de sa marge opérationnelle. Windows et Office sont ainsi les deux « vaches à lait » de la firme de Redmond. Pour l’instant… Car l’érosion des revenus du segment « Windows » se poursuit ; elle a été de – 4 % pour l’exercice 2016/2017 passant sous la barre des 40 milliards de dollars (à 38,7 précisément). C’est que Microsoft subit là de plein fouet le déclin continu du PC, qui a fait son heure de gloire et la fortune de Bill Gates devenu l’homme le plus riche du monde (6).
Le problème est que, dans le même temps, Microsoft a échoué dans le mobile : après avoir acquis à prix d’or l’activité de fabrication de téléphones portables du finlandais Nokia en 2013 pour 7,5 milliards de dollars, l’opération initiée par Steve Ballmer fut un échec cuisant. Après les « Nokia » sous Windows Phone, la greffe des Lumia n’a pas pris sur un marché dominé par Google (Android) et Apple (iOS). En juillet dernier, Microsoft a annoncé qu’il abandonnait son OS mobile lancé sept ans plus tôt mais n’ayant pas dépassé les 0,2 % de parts de marché au niveau mondial (Windows Phone 8.1, dernière version de l’OS sortie en 2014, n’est plus mis à jour depuis juillet 2017). Cependant, la stratégie « mobile first, cloud first » de Satya Nadella montre que la firme de Redmond garde un pied dans le mobile avec Windows 10 Mobile, déclinaison de son OS 10 disponible depuis 2015 sur PC.

Intelligence artificielle et assistants vocaux
A l’image des trois principaux thèmes de l’événement eMicrosoft Experiences, qui
s’est déroulé début octobre à Paris, la multinationale veut imprimer sa marque dans l’intelligence artificielle (IA), la confiance numérique et la « collaboration innovante ». C’est dans ce sens que toutes les filiales, dont la française à Issy-les-Moulineaux
dotée d’un nouveau patron (7), doivent œuvrer. L’IA passe par les objets connectés du quotidien, dont les assistants vocaux. Microsoft ne peut manquer cet eldorado. Satya Nadella a donc parlé avec Jeff Bezos, le patron d’Amazon : ensemble, ils ont annoncé fin août que l’assistant vocaux virtuel Cortana (Microsoft) interagira avec son homologue Alexa (Amazon) et vice versa (8). Et plus si affinités ? @

Charles de Laubier